La ville a ouvert un nouvel espace culturel Avenida de Mayo al 575. Il s’agit d’une médiathèque regroupant des documents sur Buenos Aires : des livres anciens, des cartes, mais aussi pas mal de vidéos de tango antiques. J'y reviendrais, mais ce lieu recèle le trésor du salon doré. Une immense pièce de style baroque débordant de colonnes, d’enluminures, de ciels, d’angelots jouant du luth, de ces fameux luminaires « araignées » qui font normalement saliver les touristes et bien sûr d'or fin. Toutes les semaines, il y a des concerts gratuits, tantôt de musique classique (le théâtre Colón est fermé pour travaux pour deux ans !), tantôt de tango. Aujourd’hui, se donne un concert de l’orchestre école fondé par Emilio Balcarce et conduit maintenant par Nestor Marconi. Au passage, il est possible de se procurer le documentaire Si sos Brujo (si tu es sorcier) qui retrace son histoire et ses débuts. Cet orchestre a pour mission de transmettre le savoir des musiciens, en voie d’instinction, qui ont participé aux grands orchestres typiques des années 40 et 50, aux jeunes musiciens des conservatoires. Le répertoire est formé de tangos classiques avec un respect scrupuleux des arrangements originaux de tous les styles et d’œuvres nouvelles au gré des musiciens invités.
La formation de 5 bandoneons, 5 violons, 1 alto, un violoncelle, une contrebasse, un piano est capable de sonner comme du Di Sarli, comme du Pugliese ou comme du Troilo et c’est ce qui en rend l’écoute si troublante. Les versions de Organito de la Tarde de Di Sarli ou de Nostálgico d‘Aníbal Troilo s’écoute avec une finesse qu’aucun enregistrement ne peut reproduire. La masse voluptueuse des cordes de Di Sarli fait entendre une incroyable richesse harmonique. Quant au Troilo c’est un véritable ronron de Rolls Royce. Dans le salon doré, la musique, purement acoustique, donne une idée de ce qu’on pu ressentir les danseurs des années 40 à leur écoute. Notamment il paraît évident que l’amplification (et donc l’enregistrement) transforme la dynamique de la musique (la différence entre les pianissimos et les fortissimos). La perception de la douceur et de la respiration d’un solo d’instrument  contraste violemment avec les bourrasques de tutti d’orchestre. Il m’a paru évident que l’on ne pouvait pas danser de la même manière sur une telle musique si l’on souhaitait respecter ses nuances de volume. Sur les enregistrements que nous connaissons, un instrument seul ou bien la voix sonne aussi fort qu’un orchestre tout entier. Les arrangeurs de l’époque doublaient ou triplaient les instruments suivant l’intensité qu’ils souhaitaient. Ils disposaient d’une palette sonore identique mais ils avaient les moyens de mieux l’utiliser. Et il apparaît que la course au toujours plus fort se poursuit aujourd’hui dans la musique electro qui, elle, égalise tout au niveau maximal. Plus de sensations, moins de finesse ...
Dans l’effeuillage des orchestres dans l’orchestre, celui de d’Arienzo fut pour moi le plus puissant. Question de goût sûrement mais aussi pourquoi si peu d’orchestres d’aujourd’hui ne visitent-ils pas plus ce style rythmique, enjoué et en un mot dansant ? Mystère.